Pondérer l’étendue de nos connaissances


En fonctionnant par approximation et raccourcis, notre cerveau peut nous exposer à l’erreur, d’autant plus que nous ne disposons souvent que d’informations partielles et de connaissances très limitées sur la plupart des sujets. Pourtant nous aimons croire que nos croyances et opinions sont justifiées car il est désagréable d’avoir tort.

Pour déterminer si nous avons raison d’être sûrs de nous, nous nous attacherons donc à la raison pour laquelle nous avons une certaine opinion, plutôt qu’à l’opinion en elle-même. Cela nous permettra de réévaluer plus facilement nos opinions au gré des nouvelles informations que nous recevons, plutôt que de rester attachés à l’opinion en question. Nous pouvons aussi attribuer un indice de confiance en nos croyances et en nos opinions – aussi bien en celles que nous avons depuis longtemps qu’en celles que nous venons d’acquérir. Pour ce faire nous allons attribuer un pourcentage de fiabilité plus ou moins élevé à la connaissance que nous avons d’un sujet donné. Le but de ces indices de confiance est de savoir à quel moment douter, et à quel moment nous faire confiance en adoptant un mode de pensée graduel (j’en sais beaucoup / j’en sais peu) plutôt que binaire (je sais / je ne sais pas).

 Dans son ouvrage The Demon-Haunted World, l’astronome Carl Sagan a mis en place une boîte à outils très fournie pour évaluer le niveau de fiabilité des informations que nous recevons et auxquelles nous sommes susceptibles de croire. Nous nous en sommes beaucoup inspirés avec mes collègues de l’association Chiasma pour réaliser un guide de survie en périodes d’élections, périodes où l’usage de la rhétorique est le plus courant. Évidemment, ces conseils valent en dehors des périodes d’élection.

 Conseil no 1 : se méfier d’un argument ad hominem, c’est-à-dire d’une attaque dirigée contre une personne uniquement en vertu de son titre ou de son statut. Marine Le Pen, lors du débat d’entre-deux-tours qui l’opposait à Emmanuel Macron en 2017, a été la championne de l’ad hominem : avant d’attaquer son adversaire sur son programme électoral, la candidate l’a accusé d’être « l’enfant chéri du système et des élites », « Hollande junior », « le candidat de la mondialisation sauvage »… Donald Trump utilise régulièrement la même technique : en 2016, sur Twitter, son argument contre Mitt Romney, l’un de ses plus sérieux opposants au sein de son propre camp, était qu’il marchait « comme un stupide oiseau qui boîte » (« like a big dumb bird ») !

 

Conseil no 2 : attention aux arguments d’autorité. Lorsque quelqu’un met en avant son rang, sa position ou sa profession, il faut étudier le bien-fondé de son argument comme s’il était avancé par une personne lambda. À la fin de son premier mandat, en 1970, Richard Nixon gagne la faveur des électeurs américains en promettant qu’il savait comment mettre fin à la guerre très impopulaire du Viêtnam, sans expliquer comment il comptait s’y prendre. Il a joué de son statut de président pour persuader les Américains de voter pour lui, alors que la recrudescence des bombardements américains au Viêtnam entrait en contradiction avec ses promesses de campagne.

 

Conseil no 3 : repérer les fausses analogies, les arguments qui reposent sur un parallèle entre deux choses ou deux situations qui ont si peu de points communs que leur comparaison est injustifiée. Durant les élections présidentielles de 2017, Jean-Luc Mélenchon a par exemple déclaré : « Je ne suis pas pour un code du travail par entreprise, comme je ne suis pas pour un code de la route par rue. » La formule est séduisante, mais elle ne doit pas faire oublier que, dans le fond, il n’y a pas grand-chose à voir entre le code de la route et le code du travail.

 

Conseil no 4 : ne pas céder à l’appel à l’émotion. Par exemple dire qu’aujourd’hui, en France, nous ouvrons les frontières à tout-va, que nous voulons accueillir toute la misère du monde alors que des millions de Français sont au chômage, ou vivent en dessous du seuil de pauvreté… Le but de cette argumentation est de susciter une émotion forte (souvent la peur ou la colère) pour déclencher une réaction viscérale qui conduira à adhérer plus facilement à certaines idées sans réelles preuves factuelles.

 

Conseil no 5 : préférer la preuve scientifique à la preuve anecdotique qui consiste à tirer une conclusion générale d’un fait ou d’un exemple isolé. Par exemple : « Il faut interdire les jeux vidéo de guerre, car un étudiant a agressé ses camarades après y avoir joué. » Cet énoncé ne prend pas en compte tous les autres adolescents ayant joué au même jeu sans pour autant avoir braqué une arme sur leurs congénères. De plus, cet énoncé n’explicite pas le lien de cause à effet entre jouer à un jeu violent et agresser d’autres adolescents.

 

Conseil no 6 : éviter les fausses équivalences. Par exemple, ce n’est pas parce qu’un homme politique a commis des exactions qu’il faudra soutenir que toutes les figures d’autorité politique sont « pourries ». La nuance est de mise.

L’erreur fondamentale et autres biais - S. Berjot
Erreur fondamentale d’attribution

Déjà formulée par Heider, elle est définie par Ross (1977) comme une erreur systématique dans l’attribution des comportements de l’observateur (la recherche des causes des comportements d’autrui). Elle est une tendance à surestimer, dans nos explications, la part venant de l’individu (causes internes, personnalité) et à sous-estimer la part qui résulte de la situation (causes externes, circonstances). Cette erreur peut s’expliquer par :

1. La motivation des individus à protéger leur estime de soi et par leur besoin de contrôle et de prédiction de l’environnement (Weiner, 1972).

2. Le respect d’une norme sociale valorisant l’internalité (Beauvois, 1984).

3. La focalisation sur l’individu cible et non sur la situation (manque de motivation et/ou de ressources cognitives pour corriger l’inférence dispositionnelle).

Biais égocentrique

Ce biais est une erreur dans l’attribution des conduites de l’acteur (la recherche des causes de nos propres conduites) et correspond à la tendance à attribuer nos succès (ou actes valorisés) à des causes qui nous sont propres, donc internes, et nos échecs (ou actes dévalorisés) à des causes extérieures, donc externes : si j’ai une bonne note, c’est parce que je suis intelligent(e) ; si j’ai une mauvaise note, c’est parce que le prof a été trop dur. Ce biais peut s’expliquer par :

1. La motivation à protéger son estime de soi (comme l’erreur fondamentale).

2. Une présentation de soi stratégique, en l’occurrence l’espoir qu’autrui attribuera lui aussi nos échecs à des causes externes et nos réussites à des causes internes.

3. L’influence des attentes : comme il est plus « logique » de réussir que d’échouer, nous faisons des attributions internes pour nos réussites (« c’est normal ») et externes pour nos échecs (« c’est anormal, quelque chose a dû arriver »).

Biais acteur-observateur

C’est une tendance chez l’acteur à attribuer ses actions aux pressions de la situation alors que des observateurs les attribuent à ses dispositions personnelles (Jones et Nisbett, 1972). Les explications de ces différences sont :

1. la perception des individus qui n’observent que le comportement ;

2. l’empathie ou l’identification à autrui ;

3. la saillance et la disponibilité de l’information relative aux actes de l’individu et à ceux d’autrui ;

4. la justification – pour soi (l’individu cherche à expliquer ses actes) – versus les déterminants de l’action – pour autrui (l’individu cherche les causes des actes d’autrui).

Peut être un graphique de texte
Ressources :
  • Albert Moukheiber - Votre cerveau vous joue des tours
  • Sophie Berjot - Les 30 grandes notions de la psychologie sociale
  • Pierre Morin & Eric Delavallee - Le manager à l'écoute du sociologue
Modifié le: mardi 18 novembre 2025, 21:21